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Au coeur du Yamato 01
Mitsuba, roman / Shimazaki, Aki (1954-....). Auteur
Livre
Edité par Leméac. Montréal ; Actes Sud. [Arles] - 2006
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Avis des lecteurs
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Délicat et poignant
Aki Shimazaki est une magicienne. J’avais adoré « Le poids des secrets » et je retrouve le même émerveillement devant le texte de « Mitsuba » : simplicité, fluidité, délicatesse, poésie, subtilité, douceur même dans les moments tragiques. L’auteur manie avec maestria sobriété dans l’écriture et intensité dans les descriptions des doutes et sentiments du narrateur. Pas un mot de trop, en 129 pages nous vivons avec Takashi Aoki tout ce qui va bouleverser le restant de sa vie. Takashi est un cadre « marié » avec la prestigieuse compagnie Goshima : pas d’horaires, du lundi au dimanche, déplacé au national comme à l’international au bon vouloir de ses dirigeants. 15 jours à Singapour, 3 ans à Paris, 5 ans à Montréal, tout est possible, et avec départ quasi immédiat. Takashi est très fier de son entreprise et du poste qu’il occupe, le badge de l’entreprise épinglé sur le revers de sa veste ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où il tombe amoureux d’un être humain, Yûko Tanase, ravissante jeune fille qui prend de plus en plus la place de l’entreprise dans le coeur et les pensées du jeune homme. Takashi va être confronté de plein fouet au « Wa », ce concept qui au nom de l’harmonie, de l’union, de la paix, exige des salariés qu’ils se comportent tous de la même façon : ne pas compter ses heures, fréquenter ensemble les bars et restaurants jusque tard dans la nuit, se retrouver le week-end pour une partie de golf ou de mah-jong. « Le clou qui dépasse se fait taper dessus » (page 80). Or, Takashi vient de rencontrer la femme qu’il souhaite épouser. Comment fonder une famille dans ces conditions ? Les deux amoureux arrivent à « voler » du temps à leur entreprise, mais à peine ont-ils envisagé avec bonheur une vie commune qu’une tradition ancestrale vient bouleverser le cours des choses. Il s’agit du « miaï », la rencontre arrangée par la famille ou les proches ou un supérieur hiérarchique en vue d’un mariage. La femme en général s’y résigne et suit son époux au gré de l’avancement professionnel de celui-ci. Ici, le miaï qui touche Yûko se fait contre sa volonté, ses sentiments, et même contre la volonté de ses parents. C’est que le prétendant n’est autre que le fils du président de la puissante banque qui finance l’entreprise où travaille Takashi ainsi que celle qui emploie le père de Yûko. « Ce nom (à propos du banquier) pèse lourd sur moi comme un ordre absolu de l’armée » (page 90). Le livre se situe dans les années 80, mais aujourd’hui encore l’engagement des employés à la japonaise resterait au-delà du simple travail avec les activités sociales post travail et la rotation des postes, au nom du concept de « Wa ». Wa qui veut également dire Japon, japonais. Quant au miaï, bien qu’il ne soit plus aussi populaire qu’auparavant, il semblerait que certains japonais y ont toujours recours, quand ils ne font pas appel aux services matrimoniaux en ligne. « Mitsuba » m’a fait penser à la série « Le poids des secrets » : ici aussi des secrets de famille, d’entreprise, sentimentaux. La pudeur japonaise ne semble pas un mythe ! Roman très émouvant et poignant, qui dénonce les carcans sociaux ancestraux et le poids des conventions en entreprise. Hâte de lire le suivant.
SELLAMI AIDA - Le 28 janvier 2026 à 14:28